Crise et volupté La qualité n'appartient désormais plus qu'aux squelettes de luxe, qui s'évertuent à paraître parce qu'ils ne peuvent pas être. Toutes ces filles que l'ont voit déambuler ivre mortes sur les trottoirs des capitales sales et nauséabondes. Des seins en silicone, des lèvres en collagène, des traits de botox, des lentilles de couleurs, un nom de pute. Celles qui posent sur les photos qu'elles prennent d'elles-mêmes. Est ce qu'elles tentent de faire passer leur pose pour dérisoire afin de dissimuler que c'est leur existence qui l'est toute entière ? Malheureusement, je ne suis actuellement en mesure de n'exercer aucune de mes facultés, et encore moins celle de juger, c'est bien ce qui me perd.
Crise et volupté Déjà mon écriture se fait plus hasardeuse et ne rayonne pas d'intelligence, ce que je mets - pour m'ôter le sentiment indélicat de ma propre médiocrité qui est en fait celle de l'espèce humaine - sur le compte de la fatigue. Certes, je suis fatiguée, mais certes aussi ne puis-je m'en prendre qu'à moi-même. Tu es comme moi, tu le sais bien, nos cernes ont la même saveur. On sort à en vomir tous les soirs et à en crever toutes les aurores pour s'arracher au sentiment pénible que ce que l'on fait est vide. J'ai cru m'amuser sur l'instant, mais les vaines connaissances avec qui j'ai cru tisser des liens se révèlent n'être que d'obscurs visages, devenus familiers, et finalement défigurés par l'ivresse.
Crise et volupté On se tue lentement en croyant qu'on vit. Ou alors on est lucide, et j'ai quelque souffrance, il faut bien l'avouer, à m'inclure dans cette dernière catégorie. La lucidité est le pire des malheurs, car quand les autres croient innocemment savourer une énième cuite entre potes, parler avec Baudelaire après une quinzaine de joints, ou se taper une ligne dans les toilettes d'une boîte miteuse pour aller se démembrer sur de la techno bon marché en se laissant coller par le premier résidu d'humanité en manque de chair fraîche, moi, je suis consciente que je participe à ma propre mort, que je l'appelle à en régurgiter les litres de poison alcoolisé que mon foie me demande d'expulser.
Crise et volupté Quand on est sceptique comme moi face à une jeunesse qui ne sais plus voir qu'à travers la brume du lendemain de soirée et qui savoure sa gueule de bois, son mal de crâne qui menace de lui exploser l'encéphale mais qui lui procure le merveilleux et illusoire sentiment d'exister, on se demande ce qu'on fout là. Rien de dépréciatif dans tout cela, au contraire, mais j'ai peine à verser dans les vapeurs délirantes d'illusions que d'autres ont déjà eu. Au moins, certains trouvent un sens à leur vie, et si je ne peux en pleurer, j'aime autant les accompagner d'un sourire. Tu seras d'accord avec ça, j'en suis persuadée.
Crise et volupté Mais voilà que mes vieux démons me rattrapent, moi qui avait juré de ne plus me laisser entraîner dans le couloir aussi enfumé que perverti de ma conscience. Y retourner encore serait me condamner à la même tragédie que tous ces hommes, qui se sont laissé prendre par la facticité des sentiments, et qui, à force de réflexions amères, en ont oublié que la seule échappatoire à la déception est l'ivresse des sens. Peut-être est-il vain de chercher autre chose.
Crise et volupté Déjà l'aube transperce les persiennes, et mon cendrier débordant me fait comprendre que l'heure de dormir est passée depuis longtemps. J'ai raté une énième opportunité de faire la paix avec moi-même. Mais tant pis, si la nuit ne m'apporte aucune réponse, j'ai au moins le mérite de m'interroger. Je suis sans cesse dans des lieux de perdition où je n'ai plus envie de rien. Même la douce musique du jour qui pointe ne flatte plus mes oreilles, mes narines sont obstruées, ma langue pétille, mes yeux sont rouges sang et mes mains sales et dorées. Tu devineras par toi-même ce que cela signifie. Je crois que je suis née trop tard, c'est ce qui me vaut mes errances nocturnes. Il est temps que je te laisse la parole, je préfère pour l'instant tomber dans la narcose d'une énième fièvre névrotique.
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